
L’Abandon de Vincent Garenq est sorti au cinéma sans crier gare. Annoncé dès la fin du procès de l’affaire Samuel Paty, il retrace les 11 jours derniers jours du professeur d’histoire. Me concernant, la première fois que j’ai vu la bande-annonce, je vous avoue que je n’avais pas envie de le voir. Cet événement m’avait effectivement beaucoup traumatisé à l’époque et, d’une certaine façon, je ne voulais pas le « revivre ». Mais comme les retours sur ce film étaient positifs pour la plupart, je me suis finalement jeté à l’eau.
Et j’ai bien fait, car L’Abandon est bouleversant du début à la fin. En effet, je trouve que le long-métrage de Vincent Garenq reste très juste dans son propos. Il épouse ainsi le point de vue de tous les acteurs qui ont contribué, de près ou de loin, à cette sordide histoire. Et à une époque où tout est devenu (malheureusement) trop manichéen, il est nécessaire d’avoir de la nuance et du contexte, surtout pour un récit de ce genre.

Même si on connaît d’avance la fin, on ne peut s’empêcher d’être à la fois révolté et glacé face à l’étau mortel qui se resserre progressivement autour de Samuel Paty. À ce propos, Antoine Reinartz (déjà vu dans 120 Battements par minute, La Vie Scolaire et Anatomie d’une Chute) est parfait dans le rôle principal. Je dirais même qu’il n’y avait que lui pour l’interpréter, tant il arrive toujours à insuffler de la force et de la vulnérabilité dans les personnages qu’il incarne à l’écran. Emmanuelle Bercot est également très bien dans le rôle de la principale du collège, qui décide de soutenir son collègue envers et contre tous. Les autres acteurs ne sont pas en reste, notamment Nedjim Bouizzoul (le père de Bachira Saidi, qui a lancé la campagne de cyberharcèlement envers Samuel Paty) et Emma Boumali (Bachira, l’élève à cause de qui tout a commencé). Pour moi, le casting est un dix sur dix.
Le scénario est également très bien construit. Le film commence par les quelques minutes précédant le meurtre de Samuel Paty. Ces dernières sont d’ailleurs filmées de manière floue et du point de vue du héros lui-même, de quoi distiller un peu de « mystère » pour le reste du film. Vient ensuite le fameux cours sur la liberté d’expression qui fera tant parler, avant que les événements s’enchaînent progressivement l’inévitable. Le fait que tout aille crescendo nous laisse le temps de bien digérer ce qui se passe et va se passer. Par ailleurs, le film montre très bien comment le système éducatif et judiciaire a laissé Samuel Paty libre lui-même. Il n’oublie pas non plus de mentionner le rôle néfaste des médias et des réseaux sociaux. L’Abandon livre ainsi un message important sur l’influence dévastatrice des fake news et le fait que les gens, de manière générale, se laissent trop souvent avoir par des événements sortis de leur contexte (comme ici).

En outre, le long-métrage de Vincent Garenq met en avant chaque protagoniste et antagoniste de cette affaire. La nuance est ainsi de mise et, encore une fois, c’est vraiment appréciable pour un film au sujet si délicat et grave que celui-ci. Par exemple, le personnage de Bachira nous apparaît vraiment détestable au début avec les fausses accusations graves proférées à l’encontre de son professeur — j’ai bien aimé la « fausse » scène du cours d’éducation civique. Sauf que plus l’histoire avance, plus notre ressenti pour elle évolue, car on voit bien que toute cette histoire la dépasse. Attention : je n’excuse en aucun cas ce qu’elle a fait et elle a mérité sa condamnation. Mais j’ai trouvé son personnage bien écrit et nuancé.
Et si Bachira est clairement une manipulatrice et une menteuse, son entourage adulte est pire qu’elle en termes de monstruosité. Son père (Kader Saidi) et l’imam (Tahar Amara) savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Puis, soyons honnêtes, le mensonge de l’adolescente était juste un prétexte pour eux d’imposer leur idéologie. Et le père a beau se morfondre à la fin du film, pour moi ce qu’il a fait est impardonnable. Certes, ce n’est pas lui qui a tué Samuel Paty, mais il est l’un des principaux responsables de cet assassinat abject. Et je suis bien content de la peine dont il a écopé (encore que ce n’est pas assez à mon goût).

Ce qui m’amène au dernier point intéressant qu’aborde L’Abandon : la critique du radicalisme religieux. Ce dernier est excellemment montré, tout en ne stigmatisant pas les musulmans de manière générale (contrairement à ce que certains individus affirment). Tout au long du film, on voit bien que la plupart des parents musulmans n’approuvent pas le lynchage violent que subit Samuel Paty. Le réalisateur n’épargne donc pas l’islamisme radical, puisque c’est ça qui a conduit à sa mort. Car oui, qu’importe la religion, le radicalisme existe bel et bien, en plus de s’avérer immensément dangereux pour notre société. Il est très important de le rappeler et de mettre en garde la société contre ce fléau (qui a déjà sévi, malheureusement).
En résumé, L’Abandon est un film absolument nécessaire. Je dirais même qu’il doit être diffusé dans les écoles, car ça les concerne directement. Il rappellera ainsi aux élèves que la liberté d’expression et l’esprit critique sont essentiels à l’individu. Alors oui, l’œuvre de Vincent Garenq est imparfaite, la fin étant un peu « tire-larmes » (cf. la scène de la fille de l’imam qui vient témoigner au commissariat de police). Bon, c’était inévitable dans ce genre cinématographique. Et je pense qu’il fallait rajouter ce genre de moment pour que le public se sente encore plus impliqué dans cette histoire (un peu comme pour La Voix de Hind Rajab). En tout cas, c’est un bel hommage à M. Paty.