[CINÉMA] Saccharine

Je suis très partagé au sujet de Saccharine de Natalie Erika James. D’un côté, je reconnais qu’il a des qualités sur la forme. De l’autre, je trouve qu’il s’éparpille trop en plus de ne pas assez approfondir les thématiques qu’il aborde. C’est dommage, car Saccharine s’inspire de la propre expérience de la réalisatrice. En effet, à cause de ses parents, celle-ci a développé un rapport compliqué avec la nourriture. Et avec le thème des troubles alimentaires et des injonctions à la maigreur, il y avait de quoi aller à fond dans le concept en termes de dégueulasserie.

Mais était-ce vraiment l’intention de la réalisatrice australo-américaine ? Avec le recul, j’en attendais beaucoup trop de ce film. Je pensais ainsi aller voir un long-métrage qui me dégoûterait de la nourriture, en vain. Tout du long, j’attendais des scènes chocs et hormis la fin, Saccharine m’a laissé sur ma faim (sans mauvais jeu de mots — ça ne m’a même pas empêché de manger un taco en rentrant du cinéma). À côté, The Substance, dont il s’inspire grandement, est bien plus malsain, glauque et violent. Comme Grave (je cite l’œuvre de Julia Ducourneau, car c’est une autre influence majeure dans celle de Natalie Erika James). À la différence que ces derniers étaient cohérents du début à la fin. Ce qui n’est clairement pas le cas de Saccharine.

Comme je le disais plus haut, Natalie Erika James a malgré tout soigné la forme. L’esthétisme est vraiment de mise, y compris durant les passages où l’héroïne est en pleine crise d’hyperphagie boulimique. La mise en scène vient également alimenter — sans mauvais jeu de mots, encore une fois — notre malaise face à la situation. Je pense notamment au père d’Hana (l’héroïne) qu’on ne présente pas directement au début. Il est même quasiment dépeint comme une présence inquiétante, voire oppressante. Mais lorsque, personnellement, je l’ai découvert vers la fin du film, je me suis dit : « Quoi ? C’est tout ? ». Ça se voit l’acteur porte des prothèses et on n’y croit donc pas une seule seconde. Cependant, les effets spéciaux, bien que minimes, sont assez réussis. Je rajouterai que le générique de fin est visuellement hyper léché et que la bande originale d’Hannah Peel s’inclut bien dans l’ensemble. Et c’est tout.

Car quand on y regarde de très près, le fond est fragile. Tantôt il est inutilement explicite sur certains points, tantôt il ne l’est pas assez sur d’autres (alors qu’il le faudrait). D’un côté, on saisit de suite ce que l’héroïne tarde à comprendre. De l’autre, on doit se contenter de deux-trois répliques censées définir la psychologie de tel ou tel personnage. Par exemple, Hana reproche à ses parents d’être responsables de son mal-être. Certes, pour son père, on arrive un peu à comprendre (même si on se demande comment il en est arrivé là). Mais pour sa mère, je vous avoue que je sèche.

Dans la vraie vie, celle de la réalisatrice lui imposait une alimentation très stricte. Et on le voit dans une scène du film à tout casser. On est aussi censés capter en une réplique qu’elle veut à tout prix que sa fille soit mince. Sauf que quand elle remarque que cette dernière a beaucoup maigri, Hana lui balance alors que c’est ce qu’elle a toujours voulu. À ce moment-là, je vous avoue m’être demandé pourquoi elle lui dit ça. Car sa mère fait tout pour aider son mari à s’en sortir. Je n’ai donc pas eu l’impression qu’elle tirait sa fille vers le bas. Au contraire, elle veut l’empêcher de finir comme son père. Et ce n’est pas l’unique fois où l’héroïne a des réactions incohérentes.

Un autre exemple : Hana balance à sa meilleure amie Josie, qui s’inquiète pour elle : « Ça t’arrangeait bien quand j’étais grosse ! T’aurais voulu que je reste telle que j’étais ! » Alors que Josie n’arrête pas de lui dire qu’elle est très bien comme elle est, qu’elle n’a pas besoin de changer pour les autres. Et surtout, elle lui somme d’arrêter d’employer le terme « grosse » comme une insulte. Bon, pour sa défense, l’héroïne se rendra compte plus tard que sa pote a raison sur toute la ligne.

Concernant son love interest (Alanya, étudiante en médecine sportive), c’est vrai que cette dernière est ambiguë : tantôt elle fait du bien à Hana, tantôt elle lui fait du mal (sans le vouloir, je pense). Néanmoins, quand elle s’inquiète vraiment pour elle, Hana est de nouveau dans le déni. Alors, évidemment, quand on souffre de troubles alimentaires (ou d’une autre nature), il est très difficile de s’en sortir (et la volonté ne suffit pas, il faut aussi être bien entouré). Le problème, c’est que le personnage d’Hana est juste mal écrit. Le fait qu’elle soit coincée dans un cercle vicieux dont il lui est impossible de s’extraire n’est ainsi pas forcément bien montré à cause de ça.

En outre, il y a le fameux fantôme qui hante Hana à partir d’un moment clé du film. Mais on le comprend déjà bien avant grâce à une caractéristique physique commune que ces deux personnages vont être liés. Cependant, je me demande si c’était judicieux de traiter l’hyperphagie boulimique dont souffre Hana avec une approche fantastique/horrifique. N’aurait-il pas été mieux d’ancrer ce récit dans le réel ? En se focalisant sur la toxicité du cadre familial, par exemple ? Après tout, il y avait tellement de choses à dire à ce niveau-là. Et la fin du film — que j’avais vue venir à des kilomètres — n’est pas en accord avec le reste. En gros, c’est comme si tout ce qui avait eu lieu précédemment n’avait jamais existé. Selon moi, c’était aussi une manière pour Natalie Erika James de conclure son récit de manière choquante, ni plus ni moins. L’influence de Grave n’est d’ailleurs pas très subtile, pour le coup. Là où je trouve que l’influence de The Substance est plus logique de A à Z.

Enfin, le scénario, qui tente tout de même des choses, suit le schéma classique du film d’épouvante et d’horreur à l’américaine. Et j’avoue que ce n’est pas pour me déplaire. On en apprend ainsi davantage sur le fantôme de son vivant : une femme qui, suite à un drame personnel, s’est réfugiée dans la nourriture jusqu’à en mourir. Beaucoup de critiques ont d’ailleurs souligné une incohérence dans le message que souhaitait véhiculer la réalisatrice, à savoir un message anti-grossophobe. Et que selon elles, le fait que le fantôme qui hante l’héroïne soit celui d’une femme grosse est justement grossophobe. Personnellement, j’interprète ça comme un message de prévention contre l’obésité morbide (qui peut mettre en danger notre santé). Comme le film dénonce les injonctions à la maigreur excessive, notamment via les traitements du style Ozempic, qui peuvent être tout aussi risqués pour nous. Pour autant, la réalisatrice ne juge pas les personnes concernées, en traitant ces questions avec beaucoup de justesse et de bienveillance.

Au final, que faut-il retenir de Saccharine ? Que cette œuvre cinématographique aborde une problématique sociétale intéressante, sans beaucoup la creuser pour autant. Le long-métrage de Natalie Erika James se rattrape néanmoins au niveau visuel. Résultat : c’est quelque peu indigeste (pas au sens propre, ça, c’est sûr !).

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